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Entretien de Laurine Rousselet avec Ihintza-Chloë Hargous Aranburu

Artiste plasticienne et sonore, photographe, poétesse, Ihintza-Chloë Hargous Aranburu tient, pour son jeune âge, une liberté artistique vraiment marquante dans laquelle s’inscrit pleinement sa culture basque, en révélant, dès qu’elle le peut, sa langue (euskara). Sa présence marque le collectif L’Atelier IMIS de plusieurs façons. Elle a participé à la revue Proximités arts et littérature dès le numéro 4, a publié le recueil Signes dans la collection « Les carnets de l’impatience » (2024). Familière des résidences artistiques, elle le fut en 2020 à Chabram², Association d’art contemporain situé à Touzac (16), en partenariat avec L’Atelier IMIS, qui donne à voir le catalogue Rendez-vous précédent Substrats (2022) qui a été d’abord une exposition à Montignac-Charente.
Laurine Rousselet : Vous parlez souvent de votre « quête d’objet », de votre processus créatif.  Quelle est la genèse de votre travail pictural récent appelé Fantasme ? Pourriez-vous nous dire les étapes de votre questionnement ? Plus particulièrement, quels aspects cherchez-vous à dégager de la couleur noire, vous séparant de la représentation initiale ?
Ihintza-Chloë Hargous Aranburu : Le projet Fantasme est l’intitulé que j’ai donné au fait de reprendre un travail de peinture. En effet, des années de réflexion et de recherche précédent ce passage à l’acte, c’est pourquoi cette démarche a une dimension temporelle, narrative. J’ai donc décidé de rassembler dans un intitulé la reprise de la démarche de peinture et le récit que je fabrique autour de celle-ci.
J’ai voulu faire table rase, balayer le souvenir de ce que j’avais pu faire avant, des solutions que j’avais trouvées (j’avais un travail de peinture abstraite en fin d’études), et cette remise à zéro m’a mise face à trois évidences : le fait d’être habitée par la figuration, mon intérêt pour le processus d’interprétation du réel par le cerveau (je pense en particulier à la reconnaissance des formes) et ma fascination pour la couleur noire, que je conçois dans ma narration artistique personnelle comme une obscurité contenant tous les possibles (ma pratique de la photographie et de la vidéo y est certainement pour beaucoup dans le fait de concevoir l’obscurité comme une image potentielle).
Pour éclairer mon parcours concernant la peinture, j’ai envie de préciser que j’ai fait mes études d’art à une époque où il y avait un climat de méfiance envers la peinture, que des discours, parfois opposés, justifiaient (ça pouvait être au nom d’un respect pour l’histoire de l’art qui dans les faits persuadait que plus rien ne valait la peine d’être créé en peinture, ou au contraire un mépris de la peinture comme étant un mode d’expression dépassé).
Les origines de Fantasme ont des racines lointaines : l’incompréhension ressentie par une petite fille (sentiment mué en indignation avec les années et la connaissance de l’âge adulte), devant l’expérience qui lui a très tôt fait sentir que ce monde n’était pas pour elle. A travers le choix radical et exclusif de la représentation du nu masculin comme « sujet » de peinture, il y a une contestation de phénomènes culturels qui ont, pour fondements, des dynamiques alimentant et perpétuant des inégalités systémiques. Fantasme est donc une tentative illusoire (et consciente de l’être, car il s’agit avant tout d’une démarche de création picturale) de compenser l’impossible : la quantité massive des représentations de corps de femmes pensée et créée par les hommes pour les hommes, d’hier à aujourd’hui. Ensemble de peintures sombres où des formes de corps nus, exclusivement masculins, se révèlent, Fantasme présente des formes qui se devinent dans la pénombre, ou qui ressortent à l’aide de lumières vives, dans l’obscurité. Peinture après peinture, je tourne autour du même sujet en variant la densité de la noirceur qui délimite le corps, la quantité d’obscurité par rapport au corps représenté, le traitement pictural du corps lui-même ainsi que des équilibres différents entre reconnaissance du sujet et abstraction.
L.R. : Vous vous êtes lancée dans un projet artistique multiforme passionnant Chants électromagnétiques. Votre phase d’inspiration semble conséquente avant l’exploration et la réalisation. Pourriez-vous nous expliquer ce projet ambitieux ? Est-ce que la lenteur selon vous est propice à la créativité ?
I-C. H. A. : Pour nommer la série de vidéoclips que j’ai réalisée sur le corpus de musiques de Jean Louis Hargous, j’ai repris l’intitulé Chants électromagnétiques que lui-même a donné à son œuvre. Les Chants électromagnétiques de Jean Louis Hargous explorent différentes caractéristiques et allures des objets sonores, métaphores en quelque sorte de l’univers vibrant en référence aux champs électromagnétiques tels qu’on pourrait les imaginer, sans perdre de vue la notion de composition musicale. Quand Jean Louis me les a faites écouter, j’ai tout de suite été séduite par ses musiques et lui ai proposé de réaliser des « clips » sur chacune d’entre elles. J’emploie le mot « clip » dans un esprit de jeux de mots car le monde de l’art contemporain préfère en général les termes de « vidéo d’art » ou de « film » pour ce genre de créations et pourtant, il s’agit bien de clips car la vidéo a été créé pour des musiques qui représentent, en elles-mêmes, un travail abouti (d’ailleurs, je n’ajoute pas de sons supplémentaires dans mes vidéos).
La lenteur est généralement nécessaire à ma création car en vidéo, par exemple, je travaille à partir d’une grande archive de plans que j’ai filmés pendant des mois ou des années et que je n’ai pas pensés pour un projet précis. Ce sont des plans que je filme sur le moment quand je veux capter quelque chose, et je prends ce quelque chose pour ce qu’il est, sans le relier encore à d’autres images ou à un projet. J’ai réalisé trois clips/vidéos sur les Chants électromagnétiques pour l’instant, il en manque encore quatre qui sont à venir.
L.R. : Vos premières collaborations avec L’Atelier IMIS remontent à 2020. Qu’est-ce qui vous a accrochée, invitée dans leur démarche jusqu’à vous sentir engagée à travers le temps ? Pourriez-vous cerner pour nous les différentes strates d’habitation du partage artistique avec eux ?
I-C. H. A. : Nous nous étions rencontrés au vernissage de mon exposition Rendez-vous à Chabram en 2019. Florence et Pierre m’ont présenté leur activité, leurs projets et invitée à y participer. J’ai dès le début apprécié échanger avec eux, ce sont des personnes qui se posent des questions de fond sur l’art et sur le rapport de celui-ci avec d’autres domaines de connaissance et de pensée, dans un esprit transversal, je dirais. On peut le voir dans la grande diversité des formes artistiques qu’ils organisent et inventent : livres, expositions, concerts, pièces de théâtre, spectacles de danse, lectures poétiques, etc. Leurs événements et leurs projets artistiques personnels ont toujours pour objectif d’élargir l’horizon de nos sensibilités, de nous obliger à sortir des domaines que nous connaissons (ou que nous croyons connaître) afin de partager des expériences nouvelles, émouvantes et qui nous font réfléchir.
L.R. : Pourriez-vous refaire pour nous votre trajet au sein des arts visuels que vous maîtrisez ?
I-C. H. A. : Après un an à ce qui s’appelle aujourd’hui La Cité des Arts de Bayonne, j’ai fait des études de cinq ans à l’Ecole Européenne Supérieure de l’Image (EESI) d’Angoulême, où j’ai essentiellement étudié et pratiqué la photographie, la vidéo et le son. Pendant ce cursus, j’ai fait un erasmus à l’Accademia di Belle Arti de Bologne, en Italie. Après la fin des études et quelques mois de service civique dans l’association d’arts de la rue La Petite Pierre (Jegun, Gers), j’ai enchaîné plusieurs résidences d’artiste et participé à des projets mêlant danse, vidéo et musique et à montrer mon travail en France et à l’étranger à travers des expositions et des festivals de vidéo. En 2021, j’obtiens l’Aide Individuelle à la Création de la DRAC Nouvelle-Aquitaine. J’ai aussi été membre, pendant ces dernières années, de l’association ARCAD (Anglet, Pyrénées Atlantiques).
Aujourd’hui, je poursuis un projet pour lequel j’ai récemment reçu une dotation de l’ADAGP, je suis emmenée à réaliser des résidences de spectacle vivant (en plus des résidences d’artiste plasticienne) dans le cadre de projets collectifs et je prépare ma prochaine exposition qui aura lieu au Pays Basque.
L.R. : Le livre quadrilingue Kronoform réalisé avec le poète Juan Kruz Igerabide (ZTK Liburuak, 2018) est singulier. Vous vous êtes chargée des photographies, lui, d’écrire en basque et en espagnol avant d’être traduit en anglais et en français. Ce livre est conçu comme une « exposition portable ». Dans quelle mesure avez-vous pensé pour nous à la migration ? La présence des quatre langues concoure-t-elle à sauter d’extérieur en extérieur ?
I-C. H. A. : L’idée de l’exposition portable a découlé de l’envie d’offrir à une série photographique la possibilité d’apparaître là où je ne peux le prévoir et le penser, de trouver un écho dans l’intimité d’un foyer plutôt que dans une exposition localisée, ancrée, qui induit une relation nécessairement plus distanciée et publique à la proposition. Comme précisé à l’intérieur du livre, les photographies présentes dans ce projet ont été prises dans plusieurs pays sans que je ne précise jamais leur localisation, car mon propos n’était pas là. Le livre permettait aux images d’être vues dans des espaces différents et l’objet invite à une relation plus intime que celle qui se serait établie dans une exposition. Même le titre des photographies n’a pas été précisé dans le livre, comme pour s’éloigner le plus possible de leur qualité documentaire qui servirait à nous renseigner sur la réalité. Les poèmes invitent à la réflexion et les images offrent un ancrage sans indications. Je crois que la migration se situe là, dans ce chemin que seul·e la·le lecteur·rice peut parcourir avec ses interprétations personnelles. Les quatre langues, qui m’ont accompagnée sur mon chemin, concourent en effet aux déplacements proposés.
L.R. : Dans le recueil Signes, formes formulations, formules, vous écrivez des poèmes et vous dessinez en couleur et en noir et blanc des formes et traits, plus ou moins abstraits, qui n’illustrent pas seulement. À vos yeux, quelle serait la fonction exploratrice de la poésie ?
I-C. H. A. : Le travail d’écriture était déjà présent dans ma pratique sous la forme de textes qui accompagnaient mes pièces avant que je me mette à écrire de la poésie. Je cherche souvent à inventer de nouvelles façons pour le texte d’être en lien avec une pièce sans forcément concevoir ce dernier comme faisant partie de celle-ci. Quels que soient le ton et la longueur de ces textes, ils ont pour fonction de montrer le décalage qu’il y a nécessairement entre les intentions d’une œuvre et le résultat plastique : que ce soit pour révéler la genèse d’un travail qui serait inaccessible sans les mots ou que les textes soient en eux-mêmes des objets qui s’écartent complètement de leur fonction explicative, mon travail d’écriture invite à considérer le discours comme une valeur ajoutée dans l’expérience qu’on fait d’une œuvre.
J’ai commencé à écrire de la poésie sans poser ce mot sur ce que j’étais en train de faire. C’était un moment où les images seules ne me suffisaient pas pour exprimer ce qui me travaillait, et où j’ai eu besoin de garder quelque chose, comme un repère dans le temps, avec les moyens techniques les plus simples possible : un papier et un stylo. J’ai eu envie que l’écriture ne soit plus là seulement pour accompagner mes pièces ; j’avais besoin de m’exprimer par elle. J’écrivais parce qu’avec ce mode d’expression je pouvais fixer des idées, mais sa dimension exploratrice s’est vraiment présentée quand j’ai renoncé à expliquer et que j’ai essayé de fabriquer du sens avec des mots tout en pensant le rythme et la forme, c’est-à-dire en me tenant prête, s’il le fallait, à abandonner la clarté de l’argumentaire pour laisser la place à d’autres façons de créer du sens.
L.R. : Dans le numéro 5 de la revue Proximités (2021), sous le titre « Dynamique des fluides 5 », Florence Toussan écrit en regard de vos peintures. Comment s’est passée la rencontre avec elle ?
I-C. H. A. : Dans le cadre de ce projet, les artistes qui ont participé à la revue ont fait des propositions visuelles pour accompagner les textes de Florence. Avec elle, nous avions déjà régulièrement eu des échanges sur nos démarches de création, sur nos projets, sur les recherches en cours, et c’est de cette façon que je me suis souvenue d’une série de pastels gras que j’avais réalisée il y a quelques temps et à laquelle je n’avais pas trouvé encore de mode de présentation, de place à l’intérieur de mon travail. Il nous a semblé que la confrontation entre texte de Florence et ces pastels était très juste.
L.R. : Votre exposition Substrats a été présentée du 23 avril au 8 mai 2022 à Montignac-Charente. L’Atelier IMIS a publié un catalogue qui présente neuf sections. Quelle a été la raison de cette exposition semblant honorer les arts visuels : photographies, vidéos, peintures à l’huile, photomontage ?
I-C. H. A. : J’ai réalisé cette exposition suite à l’obtention de l’Aide Individuelle à la Création de la DRAC Nouvelle-Aquitaine. Substrats a été la première exposition dans laquelle j’ai pu présenter mes réflexions sur le rapport œuvre/discours, œuvre/texte dont je parlais tout à l’heure. J’avais fait le choix de concevoir une exposition dans laquelle tout était à voir et à entendre (photographie, peinture, vidéo, son) et de présenter, à la sortie de l’exposition, le livre Substrats, la forme et le fond qui permettait de poursuivre l’expérience proposée tout en séparant clairement les écrits des propositions visuelles. C’était un projet qui représentait une étape importante dans mon parcours, et c’était d’ailleurs la première fois que l’obscurité et le noir avaient une présence significative dans une de mes expositions, autant dans les pièces présentées que dans les choix d’accrochage et d’éclairage.
L.R. :« Pièces à conviction » est un projet de recherche en cours. Il s’agit pour vous d’enquêter sur les traces du Diable à Rome et au Pays basque. D’où vous est venue l’inspiration pour ce projet dont le travail de recherche est aussi considérable que stimulant ? Comment menez-vous ce dernier ? Par quelles techniques artistiques se concrétisera-t-il ?
I-C. H. A. : « Pièces à conviction» est un projet qui se concrétisera sous la forme d’une installation composée de photographies. Il est possible que des dessins et des peintures fassent partie de l’accrochage final, mais je n’en suis pas encore sûre. Chaque élément visuel accroché au mur sera mis en relation à d’autres éléments par un fil rouge, rappelant les images-types des enquêtes policières où les indices sont ainsi reliés les uns aux autres. A chaque élément de l’installation correspondra un enregistrement audio auquel on pourra accéder en appuyant sur le numéro qui lui correspond, comme dans les audioguides des musées.
Cette installation est une sorte de compte-rendu d’enquête découlant d’un pèlerinage sataniste qui n’est pas tout à fait exempt de second degré et d’humour. Le contenu des enregistrements audio alterneront entre narration d’un événement, réflexions personnelles, description d’une œuvre d’art, poésie, etc. C’est en 2024 que j’ai reçu une Dotation Recherche de l’ADAGP pour commencer ce travail, que je suis en train de poursuivre aujourd’hui.
« Pièces à conviction » est, je dirais, la forme la plus frontale avec laquelle apparaît ce j’appellerais, faute de trouver un terme plus juste, le « sujet » du Diable qui est présent depuis toujours dans mon parcours artistique. Cette présence du Diable se trouve dans les références littéraires et picturales qui m’ont accompagnée tout au long des années et surgit des fois dans mes vidéos, dans mes encres, mes peintures ou mes écrits.